C'était en avril de l'année 1726, je me souviens très bien. Un invité était arrivé à la villa, un duc de quelque chose... Del Rock, me semblait-il.
Il venait de Port Royal. Cet endroit me faisait rêver. Pas pour la ville elle-même - cela devait être encore plus ennuyeux que Tortuga - mais pour les légendes du célèbre pirate Jack Sparrow, qui y avait déjà posé le pied.
Ma naissance de noblesse était une vraie malédiction. A cause d'elle, il me faudrait renoncer à mes souhaits de piraterie pour rester à jamais un petit noble à la perruque bien poudrée.
Et mon statut me cloîtrait également dans la "bonne" partie de l'île de Tortuga : de l'autre côté de l'immense forêt se trouvait le village mal famé, fréquenté par les boucaniers et les filles de joie. Mon frère aîné, à 18 ans, y faisait des fugues secrètes plus ou moins régulières. Mais, du haut de mes (presque) quinze ans, je n'avais personnellement jamais bravé l'interdit, sachant que je me ferais prendre - ce n'était pourtant pas l'envie qui me manquait.
Bien entendu, le jour de l'arrivée du duc, j'avais dû assister au repas de bienvenue. Je détestais ces soirées. Les "et votre femme, que devient-elle?" et autres "l'économie de Port Royal est en hausse" y fusaient, tandis que restais muet, sur ma chaise, à tenter de respirer malgré le jabot serré très fort autour de mon cou.
Ce jour-là, pourtant, tout fut différent.
Ecoutant d'une oreille distraite la conversation entre le duc et mon père, les mots "piraterie" et "océan" firent soudain l'effet d'une bombe dans ma poitrine.
Mon père parlait-il de moi ? Et pourquoi ?
J'écoutai plus attentivement.
Contrairement à ce que je pensais, c'était d'une fille dont il était question. La fille du duc del Rock, une certaine Pauline.
"C'est une vraie tête de mule qui refuse de se ranger. Ni les bals, ni les beaux atours ne l'intéressent, disait le duc. Pour elle, seul l'océan et l'aventure comptent ! Je voulais qu'elle fasse du piano, elle préférait l'escrime ! J'ai même trouvé sous son lit une paire de bottes de pirate qu'elle cachait."
Je pouffai. Mais mon père poursuivit bien vite :
"Mon fils cadet, Julien, que voici, est très semblable. L'océan, l'aventure, les pirates... Rien d'autre ne l'intéresse."
Mon père, le baron de Dragor, me fixait d'un air entendu. Je décidai de soutenir son regard et il détourna finalement les yeux pour conclure :
"Peut-être devrais-je aller vérifier s'il ne cache pas lui aussi une paire de bottes sous son lit !"
Je m'éloignai tandis que les deux hommes s'esclaffaient.
Un fois dans ma chambre, un sourire amusé aux lèvres, j'entrepris de trouver une meilleure cachette pour mes bottes de pirate, que j'avais eu beaucoup de mal à me procurer et qui était très chères à mes yeux.
Cette fille, par les simples dires de mon père, me plaisait et m'intriguait. Je proposai donc, le lendemain, de correspondre avec elle. Mon père et le duc furent enchantés, et n'étant pas dupe je voyais déjà naître dans leurs têtes d'idiots projets de mariage.
Mon frère, quant à lui, se moqua de moi en apprenant la nouvelle. Mais peu m'importait ce qu'ils pouvaient penser ; je voulais juste mieux connaître cette fille.
Si c'était réellement une pirate, je n'allais pas être déçu.